Classe ou Crasse ?

Chroniques rock'n'roll d'une Baronne

           - T’as pas fait ça ?

            Au volant de la BMW familiale, mon père venait de m’avouer, un zeste de nostalgie dans la voix, qu’il avait accompagné et soutenu Daniel Cohn-Bendit lors de sa reconduite à la frontière allemande. Malgré mon imagination débordante, je peinais à l’imaginer en hippie, patte d’eph’ et cheveux longs au vent, en train de saluer un rouge sur un pont enjambant le Rhin*. Mon père ne pouvait pas être contestataire, même en Mai 68 : il est alsacien.

Le vieil ami de papa

 

(Excusez-moi, je viens de reprendre l’écriture et mon argumentation est un peu rouillée.)

A sa décharge, il ne pouvait pas savoir. Le temps a passé. Aujourd’hui, Dany le Rouge cale ses fesses dans un fauteuil du parlement européen, 40 ans après se les être fait copieusement botter.

J’ai dégluti. Ca a fait un petit bruit bizarre, sans doute sous le poids de l’aveu que je m’apprêtais à lâcher comme une bombe dans la berline intérieur cuir.

- Papa… C’est horrible. J’ai à peine 25 ans, je devrais rêver d’un monde meilleur. Et pourtant, je crois bien que je suis…

J’ai hésité. Dieu sait que ce mot est vilain. Allez-vous appliquer à vous-même un qualificatif dont vous hésiteriez à taxer votre pire ennemi. On ne fait pas ça entre gens politiquement corrects.

Finalement, c’est sorti tout seul.

- Réac’.

- Enfin, mimi, c’est bien normal, a répondu mon père. Tu es une scientifique, à l’ère où le culte du corps domine. Vous, les chercheurs, êtes passés de mode. Fini le dépassement intellectuel, aujourd’hui, on nivelle par le bas. Tu as bien le droit d’être réac’ dans ton labo tout droit sorti du Kazakhstan, alors que tu touches un salaire de misère pour faire humblement progresser la science.

  Le soulagement m’a envahie. J’étais dans mon bon droit. En revanche, je venais d’apprendre que je vivais une vie de merde. Et ça ne me plaisait pas trop.

Nous avons roulé en silence, puis mon père m’a jetée à la gare. J’allais à Paris pour assister à un congrès. J’aime bien les congrès. C’est toujours plein de scientifiques réacs comme moi. La plupart d’entre eux ont quelques problèmes de timidité mal contenue, ce qui me donne l’impression d’être un parangon de sociabilité. Que voulez-vous. Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois.

J’ai donc débarqué au beau milieu du Vè arrondissement. Il y avait des étudiants sapés comme des bohémiens un peu partout, qui flânaient nonchalamment en essayant de se donner un genre ethnique, ouvert sur le monde et tolérant. Je les observais du haut de ma blondeur provinciale, en tentant de rentrer discrètement ma chemise à carreaux dans mon jean taille basse. Je regrettais d’avoir laissé ma casquette, la kaki avec un cerf dessus, à la maison. Un peu tristement, j’ai repensé aux villes de chez moi. Colmar, Bâle et surtout Freiburg im Breisgau. Voila que je virais germanophile, en prime.

Pour passer le temps, je me suis acheté un magazine féminin con, où une journaliste branchée expliquait comment rester amie avec ses ex. Ben oui, c’est vrai, ils peuvent encore servir, si vous voyez de quoi je veux parler. J’ai pensé à Popular de Nada Surf, je l’ai même réécoutée pour la 3000è fois en relisant cet article débile avec un plaisir malsain. La gourde écrivait mal en prime.

Et oui. Les réacs sont coincés du cul, c’est bien connu.

 

Sexuality de Sébastien Tellier a polarisé l’opinion dès sa sortie. D’un côté, il y avait les gens des Inrocks et compagnie, tous ces  bobos génération post 68, qui trouvaient cette galette vachement cool. Pour eux, Tellier était un génie, capable d’exprimer une sensualité à la Curtis Mayfield avec un bontempi. En plus, pour cet album, il avait bossé avec une moitié de Daft Punk, c’est dire si la chose ne pouvait qu’être réussie.

Les autres, mes copains des blogs, expliquaient au contraire que Sexuality était une bouse infâme. Et pour tout dire, leurs arguments me semblaient autrement plus convaincants que ceux des Inrocks, j’y reviendrai plus tard.

Alors, au vu de l’introduction que je viens de vous servir, vous devinez sans trop de peine qui j’ai choisi de croire avant même d’écouter le disque.

Pour me faire une idée – et aussi parce que les comparaisons incessantes avec Jean-Michel Jarre excitaient au plus haut point ma curiosité mal placée – j’ai donc téléchargé cet album. Ouais, illégalement. J’ai beau être réac’, quand la ministre de la culture nous sort du Pascal Nègre à tout bout de champ pour agiter le linceul futur des majors (pardon, des artistes), je me demande quand même si elle ne se fout pas un peu de notre gueule. Mais je ne reviendrai pas sur cette histoire de nivellement par le bas.

   J’ai donc écouté le disque et découvert que mes copains des blogs avaient dit vrai. Tout d’abord, les paroles étaient d’une indigence rare, à mi-chemin entre Mylène Farmer et Nicola Sirkis. La première fois j’ai entendu L’amour et la violence, je lisais un roman de Troyat, les Eygletière. Alors que sous mes yeux avides, l’écrivain d’origine russe s’évertuait à sublimer la langue française, mes oreilles subissaient les vers suivants :

Dis-moi ce que tu penses

De ma vie

De mon adolescence

Dis-moi ce que tu penses

Moi j’aime aussi

L’amour et la violence

 

Toutefois, involontairement, ces paroles soulevaient un problème essentiel. Que devais-je en penser ? Et ne venez pas me resservir le vieil argument stipulant que, dans la musique pop, les paroles sont souvent d’une niaiserie affligeante, que l’essentiel, c’est la mélodie, le son, l’attitude. Après tout, hein, les textes, personne ne les écoute vraiment. Mouais. L’inattention des uns ne doit pas être une excuse à la médiocrité des autres, et ça, Ray Davies l’avait très bien compris en passant de You really got me à Shangri La.

En plus, dans le cas de Tellier, l’argument ne tient pas. Parce que le son de Sexuality est également tout pourri. Dans les meilleurs moments, qui sont aussi les plus drôles (Manty), on croirait écouter la B.O. d’un film de boules italien, mais le plus souvent, on hérite de plages interminables (la bien nommée Une heure) dont le synthétique personnifie à lui seul la mauvaise réputation des années 80. C’est aussi désagréable que de faire crisser ses ongles sur le cristal d’un CD. (encore une invention des années 80, tiens).

Je passerai également sur la soi disant sensualité du disque. Qui, 40 ans après la libération sexuelle, croit encore vraiment que l’évocation de sa quéquette à grands renforts de couinement excités, comme dans Kilometer, a quelque chose de subversif ? C’est à la fois drôle, kitsch et égocentrique. Et surtout, aussi sensuel qu’une poêle à frire.

Maintenant, j’ai presque perdu de vue l’essentiel. Parce que ce disque, je l’aime bien dans le fond. Justement parce qu’il est drôle, kitsch et égocentrique. Et puis Divine est quand même vachement bien fichue, avec ses chœurs 70’s et sa mélodie sautillante. Quant à la boucle de Sexual Sportswear, elle constitue un amusant pastiche de Jean-Michel Jarre, lequel pastichait déjà Kraftwerk. Si je poussais l’honnêteté un peu loin, je pourrais même vous narrer comment la récitation mentale de L’amour et la violence – piano dégoulinant compris – me permet de faire abstraction de mes collègues, quand ceux-ci parlent foot et chasse à l’étudiante fraîche et naïve.

 Mais bon, après avoir déblatéré de la sorte contre ce disque, vous comprenez bien que j’ai honte de vous avouer tout ça. J’aurais aimé pouvoir le défendre de tout mon coeur, expliquer que Roche me fait planer, me donne envie de faire l’amour. Mais ce n’est pas le cas. Par contre, je pouffe de rire à l’idée que quelqu’un qui se prétend exigeant comme moi puisse apprécier cette daube au lieu d’écouter les débuts explosifs d’un obscur combo des bas fonds de Camden. Car Sexuality représente tout ce que je n’aime pas au point que je finis par l’aimer. Comme quoi les extrêmes se rejoignent.

 

* Pour être honnête, je ne sais pas du tout si les choses se sont passées comme ça, ou si mon père a inventé cette histoire pour me charrier.

Par Alex la Baronne - Publié dans : Nullités crasses - Communauté : Le Monde du Rock
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Note album : 8/10

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Pete Doherty a beau être le garçon le plus gentiment bordélique du monde, son évocation implique quelques codes certifiés conformes par la guilde des chroniqueurs. En premier lieu, on se lamentera sur son statut de débris décadent. Histoire de faire un peu marrer dans les chaumières, on citera une de ses meilleures âneries, comme celle de baptiser son chat Dinger ("Seringue") et de lui cocaïner régulièrement la truffe. Puis selon que l'on soit fan transi ou opposant outré, il incombera  d'insister sur le côté profondément "humain et sensible" de l'icône ou, au contraire, de bramer haut et fort "qu'on ne comprend pas ce que certains peuvent bien trouver à ce type".

(Si l'on est un fan déçu, on peut également se lancer dans une tirade certifiant que "Pete n'est rien sans Carl", que "jamais les BabyShambles n'égaleront les Libertines, etc…)

Vient ensuite le temps du paragraphe vie privée – vie publique. Kate Moss a lâché Pete après que celui-ci l'a soi-disant trompée avec un mannequin sud-africain et… Amy Winehouse. Un peu vexée, la top model dézinguée est partie se cocaïner la truffe ailleurs, et Pete était sacrément malheureux, au point de parait-il vouloir se suicider lors de sa 239è cure de désintox. A présent, Pete serait clean. Il exhibe une tignasse d'un roussâtre pas très heureux et traîne un sacré bout de temps dans les starting-blocks quand on lui pose une question.

            Il convient à présent de s'interroger comme si l'on n'avait pas pris un certain pied à conter les aventures de Pete. Car un bon chroniqueur s'intéresse à la musique, pas aux scandales. Il est là pour décrire les chansons notes après notes, chansons après chansons, de manière objective. Et tant pis si personne ne le lit.

Alors, et la musique dans tout ça ?

Le Pete leader des Babyshambles, tout le monde le connaît également. Il joue un peu maladroitement de la guitare et ne chante, euh… pas très bien, d'une voix à la fois atone et étrangement expressive.  Mais peut-être grâce a ses défauts, il excelle dans l'art d'écrire des mélodies touchantes, tout simplement belles, ornées de textes qui le sont autant. Notre Pete aime bien jouer dans des clubs crados plutôt sympathiques, en compagnie de ses copains BabyShambles, dont il ne reste plus grand-chose à dire depuis le départ du guitariste Pat Walden, remplacé par un certain Mick Whitnall. Bref, au vu de l'état pas toujours très reluisant de son leader, le groupe semblait promis à l'oubli rapide, une fois l'appétit des tabloïds rassasié. D'ailleurs, leur premier album, Down in Albion, sonnait comme le chant d'un cygne camé, malgré son petit lot de chansons émouvantes et frissonnantes. Trop d'approximations et une prod miteuse avaient fait de ce chef d'œuvre potentiel une œuvre certes terriblement émouvante, mais trop bancale et mal finie pour être écoutée d'une traite sans agacement.

Mais voila, Pete Doherty a réussi on ne sait trop comment à tirer les leçons de ce demi-échec. Il a commencé par virer Mick Jones, l'ex-Clash producteur de toujours, pour le remplacer par le plus consensuel Stephen Street, à qui Blur ou encore les Kaiser Chiefs doivent leur succès. Et le résultat s'en ressent fortement. Aux premières écoutes, Shotter's nation apparaît comme une version plus lisse et plus homogène de Down in Albion, l'affreux intermède reggae en moins. French Dog Blues ressemble à s'y méprendre au très beau The 32nd of December tandis que sur Unstookie titled, un tronçon de Fuck Forever traîne au milieu, sans que l'on sache trop pourquoi. Du coup, on se prend à encenser les défauts de Down in Albion, soudain beaucoup plus poignant que ce 2è album trop policé pour refléter véritablement la personnalité de son auteur. Puis au fil des passages sur la platine, la bête se dévoile. Apaisée, certes, mais blindée de mélodies frisant la perfection, comme le brillant Crumb Begging Baghead et son orgue déjanté. En tant que chanson pop impeccable, l'inaugural Carry on up the morning possède un charme capable de museler n'importe quel détracteur des Babyshambles, tandis que Baddie's Boogie oscille entre douceur de couplets nostalgiques et rage d'un refrain révolté. Les textes révèlent un talent  poétique intact et naviguent entre rêve pop d'une époque révolue (Delivery), décadence liée au succès (Side of the road) et flétrissement de l'amour (Baddies boogie). Certes, quelques écueils rappellent que Pete Doherty n'est pas toujours l'auteur de ballades qu'il souhaiterait être, comme pendant le jazzy et pénible There she goes ou le très longuet Lost art of murder, mais son élocution chancelante et ses mélodies dézinguées font mouche bien souvent (Unbilotitled, Deft Left Hand). Largement de quoi arrêter de geindre sur la gloire enterrée des Libertines et penser enfin au futur musical du plus barré des sujets de sa Majesté.

 

Classe : "Carry on up the morning", "Delivery", "Crumb begging baghead", Baddie's boogie"

Crasse : "There she goes", "Lost art of murder"  


En bonus, "Carry on up the morning", en live au Boogaloo


 

Par Alex la Baronne - Publié dans : Pop rock classe - Communauté : Le Monde du Rock
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