La fièvre de la recherche

Publié le par Alex la Baronne

Réductrice, caricaturale et de mauvaise foi, cette chronique présente des personnages pourtant bien réels. Leurs caractéristiques ne s'appliquent aucunement à l'ensemble d'une communauté indispensable, quoique de plus en plus méprisée au sein de notre de notre civilisation des loisirs.

18 ans et déjà bachelier. Quoi de plus normal, clamerez-vous. Pourtant, cet âge insouciant, théâtre de cuites et d'amours futiles, exige un choix cornélien : quelle orientation professionnelle choisir ? Dans un souci de transparence (et aussi pour me la ramener ah ah !), j'ai choisi d'évoquer mon parcours. Maths sup, maths spé, école d'ingénieurs chimistes, stage en Suède, diplôme espéré pour fin Novembre, thèse en vue. 6 ans d'amitiés diverses, de sorties, de plage, de grosses galères parfois (merci les classes préparatoires). Tout cela, pourquoi ? Pour finir échouée devant un ordinateur suisse, à rédiger des chroniques musicales bien plus gratifiantes que mon projet de fin d'études. Pire, la compagnie des scientifiques m'effraie. Je me sens souvent décalée, presque isolée. Une étude menée avec ma "rigueur" cartésienne vous le prouve : ces gens là ne sont pas comme vous et moi. Ou si, terriblement. Car ce sont tous les travers humains qui s'expriment à travers leur activité.

I.    Syndrome obsessionnel

Vous ne supportez plus Rita et ses sempiternelles histoires de mecs ? Régis vous gonfle avec ses récits de panne en tout genre ? Voici une expérience qui vous permettra de relativiser.

Quand : dimanche soir ou lundi matin, après un bon week-end synonyme de détente.

Question posée ; Ca va ?

Réponse attendue : Oui. Et toi ?

Réponses obtenues :

M. biologiste et colocataire : Non. Pas du tout. Figure toi que j'ai dû ajouter de l'ammoniaque à mes bactéries. Du coup, les temps de rétention en HPLC ont été modifiés et je dois tout recalculer.

C., ma boss : Oui. Vendredi, j'étais à Lausanne pour une conférence où j'ai rencontré un vénérable professeur. Il est d'accord pour analyser tes échantillons au microscope électronique à transmission. Tu te rends compte ? C'est formidable, non ?

R., collègue : Oui. Et tes recherches ?

O. boss de mon amie S. : Oui. J'ai passé le week-end à faire du bateau. Bon, ma femme va bientôt accoucher mais ça n'urge pas. Je peux rester au boulot jusqu'à 21h aujourd'hui.

Clairement, le scientifique travaille, mange, boit et respire pour son art. Tel enthousiasme, bien qu'admirable, fatigue très vite si l'on tente de dévier la conversation.

II.                Mépris des autres communautés

Vous pensez que le Docteur Tartempion et le Professeur Saint Glinglin, que vous projetez de placer côte à côte pendant votre prochain dîner mondain, vont s'entendre comme larrons en foire ? Méfiez vous, malheureux, car ces deux messieurs n'appartiennent vraisemblablement pas à la même caste scientifique. Et Dieu sait qu'elles sont nombreuses avec ces professionnels du détail. Changez vite votre plan de table, si vous désirez éviter une lutte fratricide.

Expérience : je vais présenter un rapport de stage aux responsables de mon école, des CHIMISTES. Ma tutrice, PHYSICIENNE, n'a pas pu m'accompagner.

Réaction attendue : C'était très intéressant. Merci.

Réaction obtenues (en vrac) :

Chimiste n°1, roulant un œil de pigeon condescendant : C'est une physicienne, ta boss ? J'en étais sûr… (long silence angoissant et révélateur)

Chimiste n°2, légende de la chimie macromoléculaire : Je ne comprends rien. D'ailleurs, avec les physiciens, je ne comprends jamais rien.

Chimiste n°1 : Ce que vous avez fait n'est pas de la science.

Chimiste n°2 : Les physiciens ont parfois de bonnes idées qu'ils n'arrivent pas à exploiter.

Chimiste n°1 : Dommage que ta boss ne soit pas là, nous aurions pu lui expliquer quelques trucs.

Ces antagonismes se déclinent à l'infini : mathématicien-physicien, chimiste biologiste, docteur-ingénieur, recherche publique (enfoirés de communistes) – recherche privée (salauds de capitalistes)… La moindre différence suscite l’irrévérence. Difficile de collaborer et d'avancer dans ces conditions.

III.             Copain imaginaire

Chacun de nous conserve une part d'enfant plus ou moins développée. De toute évidence, la peur du vide hante le scientifique, pourtant habitué à des pressions de 10-9 Pa. Le moindre moment de silence donne lieu à une production vocale souvent dispensable.

Expérience : un laboratoire paisible. Un discret fond sonore apporte sérénité et bien-être au scientifique esseulé dans sa noble tache.

Réactions obtenues :

Scientifique suédois : Jag ska gå till…

C., ma boss allemande : Dann muss ich…

B., admirateur de Rammstein : Du, du hasst mich ! Du hast mich gefragt, du hast mich  gefragt und ich habe nichts gesagt !

Alex la baronne, pas très scientifique : mmmmekekekldke… (Juron alsacien signifiant à ce bécher brisé d'aller chier où c'est tondu)

Avec pour seule compagnie un spectromètre infrarouge et une garde à actigel, vous risqueriez également de parler tout seul au bout d’une semaine. Reconnaissez qu’un tel contexte peut provoque une désocialisation bien légitime.

IV.             Indifférence au monde extérieur

Le scientifique s’y connaît dans un et un seul domaine : le sien. Il ignore le sens de l’adjectif helvétique, le surnom du Roi Soleil, bref, il s’en fout éperdument du reste.

Expérience : Lucerne. Sans doute une des plus belles villes de Suisse. Située au bord du lac des 4 cantons, dominée par le Pilatus (2100 m d’altitude), la ville offre un splendide panorama sur les Alpes bernoises. Fruits d’une longue histoire, ses remparts, ses ponts et ses tourelles lui donnent un cachet fou.

 

 

           Réactions obtenues :

             M., colocataire biologiste : J’étais à Lucerne l’autre jour. Sais tu ce que nous avons fait ? Nous avons pique-niqué sur une colline de laquelle nous avions une très belle vue sur un institut de biologie aquatique. Cela m’a fait plaisir de le voir en vrai, car j’en avais beaucoup entendu parler.

             B., admirateur de Rammstein : J’étais là Lucerne l’autre jour. J’ai pris une race monumentale à la bière. Cela m’a évité de penser à l’étude des spectres d’adsorption qui m’attend Lundi.

Alex la Baronne, pas très scientifique : J’étais à Lucerne l’autre jour. Une fleur de pommier a délicatement atterri dans ma chevelure dorée. Je pense que c’est le signe d’une grande destinée.

Nous nous en tiendrons là. A présent, peut-être comprenez-vous l’importance de votre orientation professionnelle. Il vous faudra de l’enthousiasme pour les 40 (45 ?) ans à venir. Sinon, armez-vous de patience. Heureusement, une majorité de personnes ouvertes et charmantes vous distrairont à la pause café.

Publié dans Bla Bla divers

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Alex la baronne 03/08/2006 10:32

Merci ! Il a été écrit lors d'un grand jour de solitude où personne ne comprenait ce que je disais et vice versa !

mxmm 03/08/2006 09:48

Très chouette article !